Les chiffres des consommations de psychotropes eux mêmes, sur lesquels se sont fondées tant de déclarations politiques depuis la publication de ce rapport, ne seront pas repris ici, non pas quils ne présentent pas dintérêt, mais Édouard Zarifian lui-même nous invite à ne pas trop en tenir compte. Il suffit de savoir quils établissent de manière incontestable que la consommation de tranquillisants, dhypnotiques et dantidépresseurs est effectivement en France considérablement plus élevée que partout ailleurs en Europe.
Édouard Zarifian organise toute son analyse autour dun constat fondamental : il existe en France une parfaite coïncidence entre le discours universitaire et les discours promotionnels de lindustrie pharmaceutique alors que, dans les pays voisins, le discours académique est généralement beaucoup plus riche, laissant bien plus de place à dautres stratégies thérapeutiques que la prescription. Cette particularité a pour principale conséquence que la clinique académique, celle là même qui est actuellement enseignée aux étudiants, futurs généralistes ou futurs psychiatres, est totalement dorigine nord-américaine et ne peut, de ce fait, que conduire à la prescription puisque cette clinique a précisément été élaborée à des fins de recherches psychopharmacologiques, hors de toute réflexion psychopathologique.
Cest donc sous une triple responsabilité que Édouard Zarifian place le probable excès de prescriptions dantidépresseurs et de benzodiazépines observé en France : dabord celle des discours promotionnels de lindustrie pharmaceutique, puis celle des universitaires, quil dénonce non seulement comme défaillants à soutenir un autre discours mais encore comme étant trop soumis à cette industrie, enfin celle des pouvoirs publics, notamment lAgence du Médicament, qui ne se donnent pas en France les moyens déchapper à cette convergence de lindustrie et de la psychiatrie universitaire.
Sil juge de grande valeur le travail réalisé par lANDEM, il regrette par contre vivement la forme bien trop réductrice des RMO. Bien quil se déclare favorable aux durées de traitement les plus courtes possibles, il pense irréaliste certaines restrictions de durée des traitements qui ne prennent absolument pas en compte létat actuel de centaines de milliers de patients consommateurs réguliers de ces médicaments depuis des années, et donc dépendants.
En fait, lauteur fait preuve dune certaine indulgence envers les prescripteurs. Dans le contexte très particulier de notre pays, il estime même que non formé à la Faculté, uniquement informé ultérieurement par des sources contrôlées par lindustrie, sans références académiques objectives et indépendantes qui pourraient être contradictoires avec des messages promotionnels, soumis aux seules représentations de la promotion directe ou indirecte , pressé par la demande de sa clientèle, le médecin est un héros de savoir encore, parfois, résister à la tentation de prescrire systématiquement.1
Le rapport permet également de découvrir quil existe moins de données sur les prescriptions que lon ne le pourrait croire. Les informations disponibles de la Caisse Nationale dAssurance Maladie concernent en effet essentiellement le respect des limitations de durée des prescriptions de tranquillisants et dhypnotiques. Sur un sondage de 127 958 ordonnances réalisé en 1994, il apparaît que cette limitation de durée est respectée dans 78,5 % des cas.
Ces données mettent cependant en évidence que 83 % des prescriptions de benzodiazépines, 70 % des prescriptions dantidépresseurs émanent de généralistes. Le reste ne serait pratiquement délivrés que par les psychiatres, neurologues et neuropsychiatres (qui ne sont pas distingués). Les autres spécialistes ne prescriraient pas pour plus de 1 à 2 %. Ces chiffres doivent cependant être nuancées du fait que seules sont repérables les prescriptions délivrées en officines, ce qui exclut la plus grande part des prescriptions réalisées dans le secteur hospitalier ou institutionnel.
Enfin, comme nous lavons souvent exprimé nous-mêmes à lAFPEP, répondre à la question de savoir sil existe une éventuelle surconsommation de psychotropes supposerait préalablement de connaître les besoins sanitaires de la population. Or Édouard Zarifian reconnaît que si les résultats de nombreuses études sur les besoins de sanitaires de la population, émanant de diverses sources, lui ont été fournis à loccasion de son rapport, il nen retient aucune comme valable.
Toutes ces raisons ont pour conséquence que le traitement psychotrope saffirme de plus en plus comme le seul traitement efficace en psychiatrie. Tous les discours aujourdhui en matière de traitement des troubles psychiques ont tendance à se développer comme si la prescription résumait les soins et comme si aussi bien dans le contexte de lessai thérapeutique que du cabinet médical elle était à elle seule responsable des effets thérapeutiques constatés.2 Édouard Zarifian insiste donc sur limpérieuse nécessité de laisser place à dautres discours.
Ces discours existent : nest-ce pas en substance ce quaffirment inlassablement les psychiatres libéraux ? Ils existent aussi par ailleurs, et lauteur cite à titre dexemple un extrait des conclusions du rapport LEGRAIN sur lusage des benzodiazépines en 1990, rapport pourtant commandité par le Syndicat National de lIndustrie Pharmaceutique. Comme tout traitement pharmacologique dun trouble psychique, un traitement à visée anxiolytique ou hypnotique ne peut être quun élément de la prise en charge. Il doit se dérouler dans le cadre dune relation thérapeutique entre médecin et malade. [
] La stratégie non médicamenteuse la plus importante et la plus accessible est certainement lécoute et le soutien psychologique du médecin face à un malade anxieux ou insomniaque. Elle devrait être lintervention initiale dans tous les cas, et, en labsence de pathologie sous-jacente avérée, rester la seule dans un grand nombre détats anxieux et dinsomnies liées à des situations de stress transitoires. Son efficacité a été bien démontrée, même dans les cas pour lesquels le médecin avait envisagé un traitement médicamenteux. Si un traitement médicamenteux savère nécessaire du fait dune symptomatologie grave et invalidante, le soutien garde une grande importance dans le suivi du malade : il facilite la stratégie de traitement médicamenteux court, à posologie minimale et efficace. Une sensibilisation des médecins à limportance thérapeutique de lécoute et du soutien psychologique et la valorisation de cet aspect peut être un élément crucial pour lutilisation plus restreinte des médicaments.
On ne peut mieux dire, mais, de ce rapport, les pouvoirs publics nont gardé que la limitation des durées de prescription des anxiolytiques et des hypnotiques
Au delà de la question dun éventuel excès des prescriptions de psychotropes en France, cest donc essentiellement la pertinence de ces prescriptions que le rapport Zarifian veut questionner. Il ne propose pas de réduire arbitrairement les prescriptions, comme cela a été annoncé de manière fracassante fin juillet dernier, mais recommande de veiller à ce quelles sintègrent bien dans une stratégie globale de soins qui laisse à la dimension relationnelle toute la mesure qui doit être la sienne.
Cest essentiellement cet aspect du rapport, avec lequel nous ne pouvons quêtre daccord, que nous avons retenus pour appuyer nos propositions aux pouvoirs publics car, encore une fois, et contrairement à ce que les annonces médiatiques en ont toujours laissé entendre, ce nest pas tant un problème de quantité qui devrait être en cause mais bien un problème de fond sur lidentité de la psychiatrie.
Le rapport Zarifian constitue une condamnation sans appel de la psychiatrie nord-américaine et de ceux qui sen inspirent en France. Or, étant donnée la faveur que ce rapport semble avoir eu en haut lieu, à en croire les références qui y sont faites de manière répétitive par nos dirigeants, il est important que nous soyons tous bien conscients quil défend une idée de la psychiatrie aux antipodes de ce modèle, et insiste sur un retour à la clinique telle que la conçoivent limmense majorité des psychiatres libéraux.
Jean-Jacques LABOUTIÈRE
NB : Une analyse plus complète de ce rapport est disponible sur demande au siège du Syndicat pour ceux que cela intéresserait.
| Syndicat National des Psychiatres Privés | septembre 1998 | Bipp n°18 |
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